Fantasmes et ceintures

Ce mois-ci, partons à la chasse à un mythe coriace :

La ceinture de chasteté au Moyen-Âge

L’aventure a débuté un soir de printemps en 1997. J’étais à écouter une émission de variété quand tout à coup la sexologue invitée présente la femme médiévale prisonnière d’une ceinture de chasteté, en appuyant vertement ses dires avec l’affirmation de la présence de ceintures de chasteté médiévales au Musée de Cluny en France. Curiosité oblige, j’ai communiqué avec le musée. Ils m’ont mis sur une piste remplie de surprises et d’étonnement….

Il faut chercher avec minutie si l’on veut trouver des informations pertinentes sur les ceintures de chasteté au Moyen-âge. Ce n’est pas comme étudier le vêtement, les meubles ou les armes où il est aisé de trouver une multitude de statues, d’illustrations, de descriptions d’inventaire et d’artéfacts sur le sujet. La plupart des informations sur cette mystérieuse ceinture nous parviennent de films, de romans, de chansonnettes anonymes, d’idées globales véhiculées par le public en général, d’histoires frivoles. Le tout est rempli de « on dit que », « il paraîtrait que », de dates changeantes et d’objets insolites de musée dont on ne se rappelle plus l’origine.

L’objet qu’est la ceinture de chasteté est pratiquement toujours associé au Moyen Âge dans l’imagerie populaire. Ce qui, dans les faits, ne semble pas tout à fait véridique. Pourtant, il n’y a pas grande preuve historique pertinente qui soutien ce lien classique.. Une allusion à une ceinture posée sur le corps nu d’une femme se retrouve dans le lais de Guigemar écrit vers 1160 par Marie de France. Mais cette ceinture semble avant tout n’être qu’un symbole de promesse de fidélité entre les deux amants.

 

 

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Caricature allemande du 16e siècle où l'on présente une ceinture de chasteté. Un mari riche et vieux offre de l'argent à sa jeune épouse ceinturée enfin qu'elle accepte sa condition,mais la jeune fille a plutôt l'intention d'utiliser l'argent pour s'enfuir avec son bel amant.

Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:16thc-German-woodcut-Chastity-belt.jpg

Nous avons ensuite un siècle plus tard une chanson dans le codex de Montpellier qui nous fait entendre une jeune moniale : « Je ressent de douces sensations en dessous de ma petite ceinture, damné de Dieu celui qui me fit petite religieuse ». Fort probablement une simple métaphore pour parler prudemment de son sexe

Au 14e siècle, un passage du « Livre du Voir-Dit » d’un autre poète, Guillaume de Machaut (1300-1377), peut offrir une certaine opportunité à ceux qui veulent y voir une ceinture de chasteté à condition qu’ils ne lisent qu’une partie du texte. Une dame écrit une lettre à son amant : « Je vous envoie ce que vous m’avez demandé ainsi que vos paternostres  et je vous promets loyalement que je les ai portés, (…) sans les ôter d’autour de moi (…) »Si nous arrêtons notre lecture ici, nous pouvons en tous points croire à la traditionnelle ceinture de chasteté. Mais poursuivons notre lecture : « Si il vous tentait de les porter, je vous en envoie un autre petit et un petit fermoir pour votre image ». Mais si l’amant peut porter les paternostres, c’est difficilement un objet pour préserver la chasteté féminine! Continuons quand même à lire le texte : « je les ai portées ainsi longuement autour de mon bras. (…) » Le doute est écarté une seconde fois. Ce terme, est celui pour désigner un chapelet en ancien français et non pas une ceinture de chasteté!

Quant à la médiéviste Régine Pernoud, elle atteste que la « ceinture de chasteté » médiévale n’est qu’une symbolique. Les religieux moines et moniales font trois vœux lors de leur entrée: obéissance, pauvreté et chasteté. Ce dernier symbolisé par la ceinture d'étoffe porté par le religieux sur ses vêtements.

Si la ceinture de chasteté métallique avait fait partie des objets peuplant abondamment le Moyen Âge, comme veut nous le faire croire la culture populaire, sans doute en auraient ils parlés dans leurs fabliaux érotiques ou leurs codes de moralité, nous en aurions eu mention dans un testament, un inventaire ou encore nous aurions pu en lire une description faites par un contemporain à quelque part, nous en aurions peut-être trouvée une dans des fouilles archéologiques d’un site médiéval

Les preuves les plus tangibles sont sans aucun doute les « vraies », celles que possèdent les musées et dont la culture populaire parle souvent pour en attester l’existence au Moyen âge.

Les deux ceintures que possède le Musée national du Moyen Âge en France (Termes & hôtel de Cluny) ont été fort célèbres au 19e siècle. Mais ce musée ne les expose plus. De ces deux ceintures, la première fût successivement datée des 16e, 17e ou 18e siècles et ne date vraisemblablement que du 19e siècle. La seconde est une fausse arrivée en 1862 au musée par les mains de Prosper Mérimée. Il s’agirait d’une « farce » offerte à son ami Edmond du Sommerard, alors conservateur au musée.

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Ceinture de chasteté, Palais des Doges, Venise

Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Venetian-chastity.JPG

Pourquoi attribuer l’utilisation de cette ceinture au Moyen Âge plutôt qu’à une autre époque? Dans la culture populaire le Moyen âge est obscur, oppressif et cruel. L’association aux Croisades et aux chevaliers donne du piquant au thème. La ceinture de chasteté est indispensable pour assurer un intérêt mystique et sexuel sur le Moyen Âge. Si on suit ce schéma, un thème comme la ceinture de chasteté s’associe au Moyen Âge avec évidence…;)

Evelyne Bouchard pour la SHIM

(texte original écrit en 1997 pour la Châtellenie de Roches-en-Vallons; version raccourcie pour le blog de la SHIM en 2012)

 

           

Commentaires (3)

1. michel dube 2012-07-25 20:17:21

les serruriers devaient se faire beaucoup d'argent... PS je trouve tres lourde cette procedure pour vous ecrire

2. Henry Boucher 2012-07-26 00:28:30

Normalement , je ne fais pas de généralisations , mais comme tout le monde en fait

Si les ceintures de chasteté avaient été populaires , on en trouverait trace dans les ouvrages techniques comme " les arts mécaniques " ou " l' art du serrurier " . Force est de constater qu'on en parle plus souvent dans la littérature érotique que métallurgique .

A voir les quelques exemplaires encore disponibles , on peut même penser que ce serait , pour un serrurier sous l'influence des hormones idoines ou rétribué convenablement , facile à démonter et ré assembler ..... " post coïtum " .
Je pourrais probablement en faire la démonstration si vraiment nécèssaire .

Demeurant votre humble et fidèle serviteur ,

Henry , dit Tourblanche .

3. Henry Boucher 2012-07-26 00:32:15

Je me demande dans quel royaume retrouve -t-on le plus de ces ceintures ?

http://www.sca.org/geography/

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